Dimanche, je tente joyeusement de mettre de l’ordre dans cet appartement qui est encore dit « en chantier ». Je m’applique à trouver à chaque objet sa place : les meubles qui manquent de vis pour être enfin fixés au mur, mon carnet d’adresse géant, les dragées du baptême de Lancelot que je ne mangerai ni ne jetterai jamais, ma table à repasser d’un mal-pratique sidérant….
Il y a une sorte de jubilation divine à s’organiser une nouvelle vie. On se sent créateur : de son espace, de son mode de vie, de sa routine toute neuve. Bientôt, on imaginera avoir toujours allumé l’ampli en rentrant du boulot, et passé dix bonnes minutes à écouter la radio (ou Raphael, qui vient de sortir un album offert dans les plus brefs délais par votre amoureux que, du coup, vous aimez encore plus !) avant de faire autre chose. Je sais pourtant aujourd’hui que ce n’est pas une habitude. Juste un plaisir que je viens de découvrir et que je répète avec délice, chaque soir.
On se sent bâtisseur. Certains plus que d’autres, il faut bien l’admettre, et sans doute Benoît plus que moi en l’occurrence. Pour moi, déplacer des planches de bois à travers la maison pour finir par en faire un meuble, enjamber les cadres fragiles restés au sol sans shooter dedans quand, pour la troisième fois, on s’écorche la jambe au même endroit, avec le même coin de table saillant, ça relève de l’exploit herculéen.
Ok. je ne suis pas bâtisseuse. J’aimais bien l’idée, mais je n’arrive pas à passer à l’acte. Disons que je suis bâtisseuse par procuration. Ou assistante bâtisseuse. Consciente que ne toucher à rien est sans doute la meilleure façon d’aider, je félicite. Toujours. Avec de grands élans d’admiration.
Et puis je range. C’est ma participation à notre mini-cathédrale. Comme si j’époussetais pendant que mon amoureux soulevait les lourdes pierres. C’est mon côté catho réac, peut être. Je retrouve d’anciennes affaires. Coincée dans un vieil agenda, une liste. Elle pourrait dater de ce matin. D’ailleurs, elle ressemble étrangement à celle que je viens de faire. Je prends les deux bouts de papiers, je les compare : Sur le nouveau, plus d’inscription à la fac qui tienne. Pas non plus d’inscription à la MEP. Je ne suis plus étudiante, ni Aixoise. Mais EDF, Internet, France Telecom, la CAF, les changements d’adresse des banques diverses, tout est là. Le mode d’emploi de l’emménagement réussi.
Adieu forces créatrices, adieu bâtisseurs mystiques d’une vie qui recommence. La vérité est bien là : on monte des meubles ikéa, on recommence le même cirque administratif. Nouvel emménagement, même combat.
Je me couche en pensant que la vie est ce mélange subtil de rêve et de réalité. Il faudra penser à élaborer un plan pour que la visite à la CAF ressemble à une activité chevaleresque extraordinaire. Il doit bien y avoir un moyen.
Lundi matin, avant le réveil, la sonnette nous fait bondir. Benoît s’élance hors de la mezzanine. Il répond à l’interphone, revient : « c’est GDF, ils viennent relever le compteur à gaz ».
Je m’assoupis à nouveau, je suis en retard, et il est hors de question que je me présente en petite tenue devant un inconnu qui fouille ma maison pour trouver un compteur…il va en falloir, de l’imagination, pour que la journée soit féérique !!